Mettre ou non un genou à terre
Petit fils du collectionneur Sergei Ivanovitch Chtchoukine, je confirme que j’ai demandé à Irina Alexandrovna Antonova, directrice du Musée des Beaux arts Pouchkine d’user de son immense influence pour que l’ancien palais de mon grand père, le palais pour lequel la Danse de Matisse fut conçue et réalisée, soit incorporé à sa « Cité des musées ». Que notre maison soit à nouveau ouverte au public de Moscou comme elle l’était du temps de mon grand père avant sa confiscation en faveur du peuple. Je démens catégoriquement que cette demande valait renonciation aux droits de ma famille, privée de son héritage. Pour la première fois, le scandale de la confiscation des collections Chtchoukine et Morosoff a éclaté à Londres, alors que nous n’avions rien fait, rien dit, rien annoncé, rien préparé, ni rien entrepris. L’ombre de Sergei Chtchoukine, l’ombre d’Ivan Morosoff se sont levées toutes seules et la presse mondiale aura donné à notre cause un écho inespéré. Ce n’est pas le moment de renoncer : les autorités russes proclament que les décrets de confiscations ne seront pas révisés, reconnaissant, enfin, que le problème de la révision se pose. Elles annoncent qu’aucune compensation ne sera versée, reconnaissant que le problème de la compensation se pose. Elles inventent que tous les Etats ayant des relations diplomatiques avec la Russie reconnaîtraient les décrets de confiscation de 1918-22. Mais les Etats qui avaient des relations diplomatiques avec le IIIe Reich ne reconnaissaient pas les lois raciales nazies, les Etats qui ont des relations diplomatiques avec les Etats de droit islamiste ne reconnaissent pas la chaaria, la lapidation des femmes adultères, ou l’amputation des voleurs. La France quand elle a établi des relations diplomatiques avec l’URSS en 1924 n’a pas reconnu le refus de rembourser les emprunts russes, ni les confiscations léninistes que ses cours et tribunaux, par des jugements retentissants, ont refusé d’appliquer sur le territoire français. Voici quinze ans que je prends acte de ce que nos tableaux se trouvent dans les musées russes. Voici quinze ans que je répète qu’il faut trouver un compromis raisonnable pour que ce trésor national ne soit pas l’héritage de la violence d’autrefois et que la Russie nouvelle en prenne possession par les moyens du droit. Cela fait quinze ans que répète qu’aucune société démocratique ne peut s’établir sur le viol de la Beauté. Oui, je ploie le genou devant les musées qui sont et qui doivent être le temple de la beauté. Mais jamais, je ne m’inclinerai devant le vol de mon héritage.
André-Marc Delocque-Fourcaud |