Les faits
1. « La Danse » de Matisse : le tableau pour lequel l’Angleterre a vendu son âme Le 24 octobre 2007, un article du Guardian signé Marcel Berlins déclenche un ouragan autour de l’exposition « From Russia, Russian & French paintings of the XIXth & XXth Century » qui doit s’ouvrir à Londres le 26 janvier 2008 à la Royal Academy of Arts. Cette exposition, qui a nécessité plus de deux années de préparation et de négociation avec la Russie, doit rassembler plus de 200 œuvres venant des quatre plus grands musées russes : Pouchkine, Ermitage, Tretiakov et Musée russe. Cette exposition vient à Londres après avoir été présentée à Düsseldorf, en Allemagne. Le sponsor en est d’ailleurs le géant du gaz allemand E.ON principal distributeur du gaz russe en Allemagne et en Angleterre et étroit partenaire du géant pétrolier et gazier russe Gazprom. Parmi les tableaux qui seront exposés, 13 viennent de la collection Morosoff et 23 de la collection Chtchoukine (voir la liste dans les documents joints), dont la Danse de Matisse qui sera présentée pour la première fois sur le sol britannique et qui tapisse déjà les murs de Londres. Bien qu’aucun des descendants Morosoff et Chtchoukine n’aient jamais déclaré vouloir intenter une quelconque action juridique en Grande Bretagne, la polémique a été lancée sur le fait que la loi anglaise ne protègerait pas les œuvres contre d’éventuelles revendications de saisie de la part des héritiers (propriétaires) de certaines de ces toiles ou d’autres créanciers de la Russie. S’en suit une avalanche d’articles de presse anglais et russes. Les spéculations vont bon train concernant les intentions des héritiers qui continuent à s’abstenir de toute déclaration. La Royal Academy of arts et les autorités britanniques multiplient les contacts et interviennent dans la presse pour essayer de convaincre les russes que la garantie que leur offre le gouvernement anglais est suffisante. Les familles sont approchées sur une base confidentielle : on leur demande de s’engager par écrit à n’entreprendre aucune action judiciaire au Royaume-Uni. Cette fois nous considérons que les bornes son dépassées : nous sommes de simples personnes privées et non des Etats souverains compétents pour délivrer des sauf conduits de plusieurs milliards d’Euros. Nous sommes les victimes du plus grand hold up de l’histoire de l’art et non des coupables. En décembre 2007, le gouvernement russe annonce que l’exposition n’aura pas lieu si le gouvernement anglais ne fait pas voter une loi garantissant l’insaisissabilité des toiles tant qu’elles se trouvent sur le sol britannique. La polémique continue dans les médias. Elle s’étend à la presse européenne, et jusqu’au Japon. Le 31 décembre, le gouvernement britannique met en vigueur d’urgence, la loi réclamée par la Russie. L’ambassadeur de Grande Bretagne à Moscou va jusqu’à déclarer dans la presse russe que la nouvelle loi a été conçue spécialement pour régler le problème des confiscations léninistes. Le 9 janvier, Monsieur Shvydkoy, directeur de l’Agence fédérale russe pour la culture et la cinématographie tient un conférence de presse pour annoncer que la Russie est satisfaite des garanties apportées par la Grande Bretagne et que les toiles seront envoyées à Londres. Il affirme que les décrets confiscatoires des années 1918-1919 ne doivent pas être révisés et appelle les Etats étrangers à reconnaître leur légalité. C’est la première fois depuis le début de l’affaire Chtchoukine, il y a plus de cinquante ans, qu’une autorité officielle russe admet qu’il y a bien un débat sur la révision des décrets spoliateurs de Lénine.
2. Les tableaux volés Morosoff et Chtchoukine n’ont jamais fait don de leur collection à l’URSS. Tous les conservateurs et directeurs des musées russes, tous les ministres et officiels russes rappellent qu’ils en avaient l’intention avant la Révolution d’octobre, encore que leurs testaments de l’époque n’aient jamais été retrouvés. En tous cas, dépossédés et contraints de s’exiler, ils ont, par leurs testaments notariés de 1921 (Morosoff) et 1926 (Chtchoukine) formellement révoqué toutes leurs volontés antérieures et légué à leurs héritiers l’universalité de leurs biens. Par décrets de novembre 1918 (Chtchoukine) et décembre 1919 (Morosoff), Lénine proclame les collections, et les palais les abritant, propriété du peuple, sans aucune indemnité. 1919 à 1941 : les collections sont présentées à Moscou dans le Musée de l’art occidental moderne installé dans le palais de Morosoff (plus grand que le palais Chtchoukine qui est transféré à l’armée rouge et totalement interdit d’accès et même de photographie jusqu’à aujourd’hui). Grâce au génie et à l’intuition de Chtchoukine et Morosoff, la capitale de l’URSS possède alors le plus beau musée d’art moderne du monde. 1941 : La Whermacht approchant, les toiles sont mises à l’abri de l’autre côté de l’Oural. 1945 : Retour des collections à Moscou, la campagne contre le cosmopolitisme et l’art décadent suspend la réouverture au public du Musée de l’art occidental moderne. 1948 : Par décret de Staline, le Musée est liquidé, les tableaux des deux collections, sont répartis au hasard entre le Musée de l’Ermitage de Leningrad (ex Saint-Pétersbourg) et le Musée Pouchkine de Moscou avec interdiction de les montrer. 1954 : après la mort de Staline, le « dégel » commence, 40 Picasso sont, pour la première fois, exposés à Paris à la Maison de la Pensée française, organisation proche du Parti communiste français. Irina Chtchoukine, fille de Sergei Chtchoukine introduit une demande de saisie de 37 toiles appartenant à son père. L’affaire « Chtchoukine et Morosoff contre Lénine » commence.
3 Le point de vue des héritiers A l’époque où l’on avait de grands idéaux politiques on pouvait admettre que les œuvres achetées par Morosoff et Chtchoukine aient été volées par Lénine, procurant ainsi au peuple russe une bonne éducation culturelle gratuite. Il n’en était pas fait commerce. Et si, à partir de 1954, elles participaient aux grandes expositions internationales, il s’agissait d’échanges culturels désintéressés. Mais la situation a changé : Nos collections permettent maintenant à tous, sauf aux familles qui les ont inventées soutenant la création des plus grand peintres du XXe siècle, de gagner beaucoup d’argent, non seulement par le nombre des entrées aux expositions (on attend un million de visiteurs à la Royal Academy), mais aussi par le merchandising qu’elles suscitent : catalogues, calendriers, vaisselle, cravates, accessoires de mode… C’est dire que non seulement nos collections ont été pillées, mais qu’elles sont utilisées à des fins purement mercantiles sous couvert d’échanges culturels. Pour contempler à Londres les œuvres confisquées dans l’intérêt du peuple, il faudra débourser 11£, soit 16 euros. Le palais Chtchoukine avant 1918 était ouvert gratuitement au public. Les héritiers Chtchoukine et Morosoff font ainsi l’objet d’un internement judiciaire leur interdisant toute action durant le séjour en Grande Bretagne des œuvres commanditées par leurs pères. Ils ont au moins la fierté de se retrouver, selon la loi nouvelle, en la noble compagnie des juifs spoliés par les nazis, et des peuples colonisés dont les richesses archéologiques et artistiques ont été pillées par des trafiquants sans scrupule. Cette loi nous retire à tous un doit fondamental garanti par toutes les constitutions et conventions internationales sur les droits de l’homme : le doit de tout citoyen à un procès équitable. Nous confions à notre avocat et compagnon depuis les premiers jours, Maître Bernard Jouanneau, le soin d’étudier si l’interdiction judiciaire dont nous faisons l’objet n’est pas contraire à la Convention européenne des droits de l’homme à laquelle l’Angleterre est partie et de quelles voies de recours nous disposons dans ce domaine.
4 Nous acceptons que nos tableaux restent en Russie. Nous avons pris acte depuis longtemps que nos tableaux étaient dans les musées russes. Ils doivent aussi pouvoir être présentés dans les grandes expositions et bénéficier aux amoureux de l’art du monde entier sans faire l’objet de scandales politiques comme celui de Londres auquel nous avons assisté en spectateurs silencieux, impuissants et consternés. La Russie, redevenue une grande nation de la communauté internationale, ne doit plus être obligée de s’humilier à quémander la garantie de la reine d’Angleterre par peur que les œuvres de ses musées soient saisies du fait de leur appropriation illégale. Jamais, alors que nous avons toute légitimité pour le faire, nous n’avons tenté, ni d’empêcher une exposition, ni d’en priver le public, chaque fois que nous avons agi en justice, nous l’avons fait de telle façon que les œuvres ne courent aucun risque. Nous nous sommes désistés de toutes nos actions aussitôt que notre cause a été largement répercutée dans la presse et dans l’opinion. A Londres, le scandale a éclaté tout seul sans que nous y participions d’aucune façon, jusqu’à ce que la Grande Bretagne prononce contre nous un « internement judiciaire » comme si nous, les spoliés, les victimes, étions des terroristes ou des voleurs en puissance.
5 Nous voulons : - le respect de la mémoire de Chtchoukine et Morosoff et la mention de leurs noms dans tous les accrochages, |