LE DROIT A LA RECONNAISSANCE Natalia Guevorkian - Gazeta.ru 17 juin 2009.
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LE DROIT A LA RECONNAISSANCE Vendredi prochain, le 19 juin, s’ouvrira en Suisse à Martigny, près de Lausanne, une exposition des chefs d’œuvre du musée Pouchkine. C’est la Fondation Leonardo da Vinci qui fait ce plaisir aux Européens. Jusqu’à mi-novembre, ils pourront admirer les tableaux « de Cournet à Picasso », d’ailleurs nom de l’exposition. Et n’espérez pas qu’il soit ici question de noblesse bien que cela eut été souhaitable. A l’exception du tableau de Léger, toutes les œuvres (toutes !) viennent des collections Shchukin et Morozov, il est facile de s’en convaincre en comparant la liste des tableaux exposés sur le site de la Fondation Gianadda (http://www.gianadda.ch/wp_pages/fr/informations/presse.php) avec celle du site des héritiers directs de Shchukin et Morozov vivant en France (http://www.morozov-shchukin.com). Monsieur Gianadda n’a pas jugé nécessaire d’inviter André-Marc Delocque-Fourcaud (le petit-fils de Serge Shchukin) et Pierre Konowaloff (arrière petit-fils d’Ivan Morozov) à l’inauguration de l’exposition. C’est tout du moins la situation au moment où j’écris cet article. Lundi, j’ai adressé un e-mail à la Fondation Gianadda en leur demandant si les descendants et héritiers des tableaux exposés par la Fondation avaient été invités. Je n’ai reçu aucune réponse. Ce matin, j’ai téléphoné, il m’a été demandé de retransmettre mon e-mail, puis, la dame avec laquelle j’avais parlé m’a répondu qu’elle n’arrivait pas à déchiffrer mon mail et qu’elle allait en référer à ses supérieurs. Attendons de voir ce que diront ses supérieurs. Les autres invitations ont déjà été envoyées depuis longtemps, je le sais parfaitement puisque certains de mes amis en ont reçu. Que Madame Antonova, qui devient de mauvaise humeur à la seule évocation du nom des héritiers des collections qui sont la fierté du musée qu’elle dirige et, sans aucun doute, de la Russie toute entière, ne l’ait pas fait, cela ne m’étonne pas du tout. En effet, cette légendaire directrice est presque contemporaine de l’acte de nationalisation des trésors d’autrui. Elle a passé la plus grande partie de sa vie et a fait carrière dans un pays où le vol à très grande échelle des biens d’autrui avait été légalisé par un acte honteux auquel continuent de se référer, sans rougir, les actuels hauts fonctionnaires russes et autres hommes d’affaires qui ont depuis longtemps des comptes dans des banques occidentales, y compris des banques suisses, des appartements, des maisons de campagne, des villas, des yachts et justement des collections, c'est-à-dire des gens comprenant parfaitement la loi du marché et la notion de « propriété privée ». Elle rêve qu’avec tous ces chefs d’œuvre, elle organisera un musée dans un vieil hôtel particulier rénové et que tous ces tableaux y seront confortablement exposés presque comme ils l’étaient chez ces deux grands collectionneurs, ce dont elle a une idée assez précise à moins que ce ne soit des souvenirs d’enfance. Et peut-être même (!) que cette inamovible directrice indiquera, un jour ou l’autre, près de chaque tableau, le nom de celui qui, avec énormément de goût et une fantastique intuition, a rassemblé une collection de peintres occidentaux inconnus à l’époque et dont certains ont peint leurs chefs d’œuvre sur commande directe du collectionneur. Savez-vous que dans nos musées l’on peut trouver des tablettes portant le nom de personnes ayant fait un don au musée, disons en 2002, ou des tablettes de remerciement à ceux qui ont participé au financement de la rénovation d’une salle dans tel ou tel musée. Mais serait-il au-dessus de ses forces de mentionner le nom des deux merveilleux collectionneurs ? Mais laissons de côté cette persistante mentalité soviétique qui consiste à n’avoir aucune reconnaissance envers sa propre patrie, son histoire, ses grands noms et qui n’a pas appris à respecter, honorer, présenter des excuses et faire des gestes. Oublions que Shchukin, dans son premier testament établi en 1907 au décès de sa première femme, léguait sa collection à la galerie Trétiakov et que ce n’est qu’en 1926, ayant tout compris sur ce « nouveau pouvoir », qu’il modifia son testament en faveur de sa seconde femme et de ses enfants. Oublions que, sans aucune nationalisation, sa collection était ouverte au public dans sa propre maison, c'est-à-dire qu’elle était déjà de fait dans un musée. Oublions les humiliations que Shchukin a subies après la nationalisation de sa collection. « Il supporta qu’on nationalise sa galerie tout en le nommant adjoint du conservateur ; il supporta d’être obligé de faire le guide. La seule chose qu’il ne supporta pas c’est quand le commissaire exigea qu’il « déménage en-bas » dans sa propre maison. » - extrait de l’article de Natalia Semionova. Oublions enfin qu’André-Marc, le petit-fils de Shchukin, a offert à la Russie postsoviétique les dernières œuvres acquises par son grand-père alors qu’il était déjà dans l’émigration. Remarquez qu’il ne les a pas vendues mais offertes bien qu’il soit un homme aux revenus très modestes. En remerciement de quoi il lui a été remis … un laissez-passer permanent pour le musée Pouchkine. La reconnaissance s’est limitée à cela. Laissons de côté le fait qu’Ivan Morozov n’a pas pu supporter la perte de sa collection et est mort à 50 ans en été 1921. Souvenons-nous plutôt d’autre chose. C’est avec cet étrange « fond de biens nationaux », comprenant, entre autres, les collections privées expropriées du « nouvel art occidental », que les bolchéviques des années 20 et 30 comblaient le déficit du budget. C'est-à-dire que les brèches de l’économie et le manque de moyens étaient aisément compensés par la vente des « biens du peuple » dont nous sommes si fiers et qui sont en fait le seul argument fort en faveur du droit de la Russie à nationaliser ces chefs d’œuvre. Ils étaient conservés pour le peuple. C’est là que me revient en mémoire la petite visite que m’avait organisé, au début de la perestroïka, un des responsables, à l’époque, des services secrets, dans l’appartement d’Abakoumov, rue Kolpatchny. J’y avais vu, sur un guéridon, un vase de Fabergé. « C’est un Fabergé ? » avais-je demandé. L’homme avait un merveilleux sens de l’humour. Il m’a souri et m’a répondu : « C’est ça, ils l’ont gardé pour le peuple ». Quand les commissaires eurent besoin de fric, ils oublièrent les biens du peuple. Ils les oublièrent à grande échelle, et là je ne parle que ces deux collections. Quatre tableaux (2 + 2) des collections Morozov et Shchukin ont été vendus à l’homme d’affaires américain Steven Clark. Je ne sais pas à quel prix, mais comme indiqué dans le livre de Nicolas Ilïn et Natalia Semionova « Les chefs d’œuvre russes vendus », la somme demandée par les bolchéviques pour un seul d’entre eux – le « Pierrot et Arlequin » de Cézanne de la collection Shchukin – était de 450.000 marks allemands. L’Américain était un client sur mesure. La plupart des propriétaires des collections avaient émigré en France avec laquelle, au moment de combler le déficit du budget avec les biens du peuple, les bolchéviques avaient déjà établi des relations diplomatiques, or les Français n’auraient pas osé acheter des biens confisqués à des personnes vivantes. Mais de telles relations n’existaient pas avec l’Amérique au moment de la vente et, de toutes les façons, Clark, comprenant parfaitement qu’il achetait des biens en fait volés, garda soigneusement le secret de ses achats tout au long de sa vie et quand il lui arrivait d’exposer ces tableaux, il le faisait anonymement. Il légua trois des tableaux au « Metropolitan Museum » et le « Café de nuit » de Van Gogh provenant de la collection Morozov – à la galerie d’art de l’université de Yale. D’après les informations en ma possession, une première estimation de ce tableau serait, à ce jour, de 200 millions de dollars. Pierre Konowaloff, l’héritier d’Ivan Morozov fait valoir ses droits sur ce tableau. Et pourquoi pas ? On a bien rendu un tableau de Klimt à son héritière. L’université de Yale a pris très au sérieux cette demande. Un passionnant procès nous attend. Revenons à notre exposition en Suisse. Dans cette Mecque capitaliste si particulière. Je ne suis pas de tout étonnée qu’Antonova ne souhaite pas rencontrer, une fois encore, les héritiers de « sa » plus belle collection. Je suis stupéfaite par l’attitude de Monsieur Giannada qui, semble t’il, est né et a grandi ailleurs. Et qui, entre autre, rend hommage à Shchukin et Morozov à en juger par le battage fait autour de cette exposition. Pourquoi n’a-t-il pas invité ceux qui sont beaucoup plus proches de ces tableaux que ne l’est Madame Antonova ? Ils sont là, à côté, des voisins, à une heure de vol et ils parlent la même langue. Non, il ne les a pas invités. Ça, je le sais maintenant de source sûre, car la représentante de sa fondation m’a téléphoné. Son explication fut simple et courte : « Non, nous ne les avons pas invités car nous n’avons pas leurs adresses ». Dans la mesure où une telle réponse ne mérite aucun commentaire, j’en déduis deux possibilités. Soit Monsieur Gianadda n’a pas voulu mettre Madame Antonova de mauvaise humeur. Soit Monsieur Gianadda croit dur comme fer qu’il n’existe pas d’héritiers. Si c’est le cas, il faut licencier immédiatement tout son service de presse. Car, il y a un an, il y eut un scandale à Londres dont toute la presse s’est faite écho. Et où les héritiers ont quand même été invités au dernier moment. De mauvaise grâce, il est vrai. Ils y furent l’objet de toutes des attentions et donnèrent des interviews au grand déplaisir des fonctionnaires russes. Et les journalistes anglais se sentaient mal à l’aise devant ces deux personnes d’un certain âge obligés, dans des pays au capitalisme développé, de parler de ce que dans ces pays est considéré comme un droit inaliénable : le droit à l’héritage ou au moins à la reconnaissance ou encore au respect. Ou au moins d’avoir des tablettes portant le nom de leur grand-père ou arrière grand-père à côté des tableaux dont d’ailleurs, notez-le, ils ne demandent pas la restitution aux musées russes. De plus, quand il y a quatre ans, ce même Monsieur Gianadda avait organisé une exposition similaire que la société « Noga » avait essayé de séquestrer dans le cadre du règlement de ses relations avec le gouvernement russe, le petit-fils de Shchukin, André-Marc, avait été tout à fait contre de tels agissements de la part de Noga et s’était dit prêt à s’engager du côté de la Russie et de Monsieur Gianadda. Je ne peux pas croire que Monsieur Gianadda ne comprenne pas qu’inviter les deux descendants directs des collectionneurs dont tu exposes les tableaux n’est qu’un simple geste de respect envers la mémoire de leurs grand-père et arrière grand-père qui voyaient et ressentaient l’art avec un siècle d’avance sur les autres. Envers ceux grâce à qui sa fondation peut organiser cette fête culturelle. Je ne peux le croire parce que les occidentaux sont élevés dans d’autres paradigmes moraux et de tels gestes leur sont tout à fait naturels. Ce sont les descendants de ceux qui ont créé ces collections et ils ont autant le droit d’en être fiers que Madame Antonova ou Monsieur Piotrovsky. Ce sont leurs grand-père et arrière grand-père qui s’y étaient totalement « investis » et non pas la directrice du musée Pouchkine qui n’a dépensé ni un kopeck, ni un cent, pour acquérir ces collections. Pas plus que le pays qui les a nationalisées et qui, en partie, en a fait commerce. Mais deux hommes, morts depuis longtemps, dont les noms ne sont toujours pas gravés en lettres d’or sur les murs des musées russes qui se sont « rendus maître » de leurs héritages et les montrent avec fierté au monde entier. Des lettres d’or en signe de reconnaissance, comme symbole de repentir, comme garantie que jamais plus la Russie n’utilisera l’expérience bolchévique. Ce serait également un signe de respect envers le petit-fils et l’arrière petit-fils de Shchukin et Morozov que la Russie tente, dans le meilleur des cas, d’ignorer. Je regrette que Monsieur Gianadda se soit mis du côté des descendants de ceux qui ont nationalisé et non pas de celui des descendants de ceux qui collectionnaient l’art et auraient vraiment créé un inestimable fond pour les générations à venir du pays qui fut détruit en 1917. |